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Culture. Que vive la corrida

Culture. Que vive la corrida(C.Fanjul – Le Courrier International, 26/08/16) – Alors qu’en Espagne les mouvements abolitionnistes se multiplient, le pays regarde de près l’exemple de l’Hexagone. A leurs yeux, la France a réussi sa campagne de défense du taureau, dans le respect de la tradition.

La dernière polémique qui a enflammé les réseaux sociaux après la mort du torero Victor Barrio [le 9 juillet 2016] a remis en lumière les tensions que suscite la corrida. Adversaires et partisans de la tauromachie se livrent une féroce bataille qui, au nord des Pyrénées, a commencé au début de la décennie. En France, explique l’écrivain André Viard, président de l’Observatoire national des cultures taurines (ONCT), les amateurs de corrida ont senti le vent tourner il y a dix ans.

“C’est pour défendre notre liberté culturelle que nous avons créé l’observatoire et mis au point des outils qui nous permettent de faire passer un message propre à décrédibiliser celui des animalistes”.

Son association conseille également son homologue espagnole, la toute jeune Fundación del Toro de Lidia [Fondation du taureau de combat], dans plusieurs domaines. Sur le plan juridique d’abord. “L’une des meilleures stratégies pour couper court aux attaques des animalistes est de saisir la justice”, poursuit-il.

En France, c’est ainsi qu’elle a réussi à faire presque totalement cesser les actes de “vandalisme” commis par les mouvements antitaurins. “Ils ont essayé de me faire brûler vif chez moi, avec ma famille à l’intérieur”, s’insurge l’écrivain. Pour contrecarrer l’influence des associations qui militent pour l’abolition de la corrida, l’ONCT travaille également au niveau institutionnel.

L’interdiction ne paye pas
“Nous menons des actions de lobbying, en maintenant un contact permanent afin de préserver la neutralité politique à l’égard de cette manifestation culturelle.” Mais en Espagne, fait-il remarquer, “c’est un sujet plus sensible, car c’est devenu un enjeu électoral majeur. D’où l’interdiction de la corrida en Catalogne [depuis 2012] et le débat qui enfle dans d’autres communautés autonomes.” Les dernières élections ont pourtant démontré que l’interdiction ne payait pas, assure-t-il. “Iñigo Errejón [secrétaire politique de Podemos, numéro deux du parti], par exemple, a déjà déclaré qu’il n’était pas nécessaire de l’interdire, car la fiesta nacional disparaîtra d’elle-même avec le temps”, souligne-t-il.

Le troisième axe sur lequel l’ONCT fonde sa stratégie de défense consiste à sensibiliser l’opinion publique et surtout les jeunes générations. “La rhétorique dominante présente aujourd’hui la corrida comme une pratique cruelle, et notre objectif est d’imposer un autre récit fondateur pour mettre en valeur le caractère culturel du monde taurin.” A cette fin, l’association française a produit une exposition et un documentaire intitulés “Tauromachies universelles”.

L’exposition itinérante, déjà présentée dans des dizaines de villes françaises et espagnoles, cherche à montrer le rapport entre l’homme et le taureau dans le monde méditerranéen depuis le premier témoignage pictural – remontant à vingt-trois mille ans – jusqu’à nos jours. A travers 84 panneaux et la projection d’une vidéo, elle retrace de façon chronologique l’évolution des diverses formes de tauromachie, s’efforçant d’exalter ses valeurs éthiques, esthétiques et historiques. Le documentaire a également été diffusé sur plusieurs chaînes de télévision, parmi lesquelles Canal +.

Goya était-il antitaurin ?
Il y a actuellement en France quelque 80 arènes dans lesquelles la corrida s’achève par la mise à mort du taureau. “La tradition reste bien vivante”, se réjouit André Viard.

C’est cette même ligne que défend le journaliste, artiste et critique taurin Manuel Carlos Cachafeiro. Le journaliste du Diario de León, dont l’action est plus connue et appréciée en France qu’en Espagne, souligne que, de Bayonne à Nîmes, la France compte 7 arènes de première catégorie et organise de nombreuses fêtes taurines dans les villes et les petits villages.

“A mon sens, la première grande différence entre l’Espagne et la France, c’est que nous autres, Espagnols, nous ne nous aimons pas. Entendez-moi bien : j’ai un grand respect pour tous ceux qui n’aiment pas les combats de taureaux, mais la tauromachie va bien au-delà du spectacle des arènes. Cela fait partie de l’identité de l’Espagne”, soutient-il.

Cachafeiro considère que la dernière grande “manipulation” en date a été l’exposition de l’Académie royale des beaux-arts de San Fernando de Madrid [en avril 2016], qui présentait ouvertement Goya comme un militant antitaurin.
Il rappelle également que l’influence espagnole est très forte dans des régions comme Toulouse, ville qui a accueilli tant d’Espagnols lors de la guerre. “La France aime la culture espagnole sans étiquettes. Il y a trente ans, [l’artiste] Eduardo Arroyo a réalisé l’affiche de la feria de Vic-Fezensac”, martèle-t-il.
Autre différence, selon lui : en France, ce sont les associations d’aficionados qui organisent les ferias. “Ce qui est un gage d’intégrité – contrairement à ce qui se passe en Espagne, où l’hégémonie de certains élevages apparaît de façon évidente jusque dans le choix des taureaux.” Enfin, conclut-il, les Français n’ont pas leur pareil pour organiser les corridas : “Il n’y a pas autant de barrières qu’en Espagne. On peut voir les taureaux, les gens se connaissent…”

C.Fanjul – Le Courrier International, Culture. Que vive la corrida