Économie International

L’Europe qui prospère face à l’Europe qui stagne

L'Europe qui prospère face à l'Europe qui stagne(E.Le Boucher – Les Echos, 17/02/17) – Malgré ses crises, l’Europe reste une formidable puissance économique. En témoigne sa croissance 2016, supérieure à celle des Etats-Unis. Mais elle reste éclatée entre bons et mauvais élèves. Parmi ces derniers, la France.

Ce n’est pas populiste aujourd’hui de dire que l’Europe va plutôt bien. Mais si ! L’Europe va beaucoup mieux que ne le laissent entendre les discours des souverainistes. La croissance du PIB dans l’Union a été de 1,9 % l’an dernier et de 1,7 % dans la zone euro, des chiffres supérieurs aux scores des Etats-Unis (1,6 %) et du Japon (0,9 %). C’est dire la formidable puissance économique que conservent les Européens malgré leurs dissensions, les vents contraires, les cris et les crises.

Cette Europe est trop allemande ! L’argument est ressassé à l’infini. Trop d’austérité a été infligée à la Grèce et aux autres, il eût fallu s’y prendre autrement, suivre les keynésiens américains (énorme relance et restructuration bancaire) plutôt que les rigoristes allemands. Les économistes s’accordent sur ce sujet : c’est vrai (1). L’austérité a tué la croissance et enfermé certains pays dans une spirale récessionniste. Mais aujourd’hui, en 2017, huit ans après le début de la crise financière, cet argument anti-germanique s’est beaucoup érodé. Il reste juste sur le fond : dans une Union si disparate, il faut des transferts de capitaux pour que les régions moins avancées rattrapent le train. Des flux sont indispensables. Comme ceux d’origine privée se sont taris depuis la crise, il faut un relais public, un mécanisme commun, un fonds européen. Le plan Junker en représenterait la pointe avancée, il s’agirait de l’armer beaucoup plus lourdement pour investir dans les biens publics qui ont des effets dynamisants, comme les télécoms ou l’énergie renouvelable. Plutôt que de quitter l’Europe pour se retrouver chacun seul, il faudrait « plus de Keynes » à l’échelle européenne. Cette solution, un budget européen, un gouvernement économique européen, un plan d’investissement, voire une reprise partielle des dettes, va dans le bon sens. Mais encore faut-il l’examiner avec beaucoup de circonspection.

Les résultats économiques de 2016 sont très éclairants. Les pays qui ont une croissance sous la moyenne sont la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, le Portugal, la Grèce, la Belgique, la Grèce, l’Italie et la France. Tous sont précisément ceux qui n’ont pas su répondre à l’exigence formulée par les Allemands : dans une union monétaire, la dévaluation est interdite, chacun doit se doter d’avantages comparatifs compétitifs dans le grand marché européen. Le problème de fond de ces pays n’est pas l’insuffisance de la demande mais bien l’inefficacité de l’offre. Ils souffrent d’abord parce qu’ils n’ont pas fait les efforts structurels nécessaires pour rendre leur système productif compétitif et attractif.

La preuve est apportée par le tableau des endettements. Les pays boulets de la croissance sont ceux qui ont le ratio dette-PIB le plus important : 179 % en Grèce, 133 % en Italie, 107 % en Belgique et 96 % en France. On mettra de côté les deux Etats baltes, qui rebondissent, comme la Finlande, qui cherche sa spécialisation après Nokia. Leur dette est limitée. Et l’Espagne, fortement endettée (100 %) mais qui, justement, repart après avoir retrouvé une compétitivité industrielle. Tous les autres ont cette caractéristique d’avoir parallèlement une croissance anémique et une dette forte. La raison est simple à comprendre : ils ont négligé la question de l’offre pour, par paresse ou par lâcheté, laisser filer les déficits publics au motif de soutenir la demande. Ces cigales se retrouvent huit ans après la crise devant la question allemande : que fabriquez-vous de bien ?

La Belgique a fait des efforts sur les salaires, elle se porte un peu mieux. La Grèce se débat pour se donner enfin un Etat en ordre et lever des impôts, mais la question de ce qu’elle est capable de produire et d’exporter laisse pessimiste. L’alléger de sa dette, comme le demande le FMI, ne résoudra pas le vide productif. L’Italie a perdu toutes ses grandes entreprises, elle est handicapée par vingt ans de sous-investissement et par un vieillissement généralisé, de sa politique, de ses institutions, de ses relations de travail, de son secteur bancaire, qui aujourd’hui l’attire vers le fond.

La France, deuxième puissance européenne, se range parmi les malades. Quarante-cinq ans de déficit budgétaire n’ont fait que financer l’immobilisme, comme le rappelle le nouveau rapport Pébereau (2). Les efforts entrepris sous ce quinquennat (le CICE et la moindre augmentation des dépenses) peuvent être jugés méritoires, malheureusement, le déficit commercial de 50 milliards d’euros et le dernier rapport de la Cour des comptes sont venus cette semaine en démontrer la grande insuffisance.

Huit ans après la crise, le diagnostic peut être porté. Conjoncturellement, les Allemands ont tort, l’austérité ne peut marcher (Espagne ou Irlande) qu’à la condition de disposer d’un tissu productif prêt à repartir. Les Allemands ont structurellement raison : là est la clef. L’analyse des pays en souffrance montre que, lorsque ce tissu est absent ou qu’il dépérit, il est très difficile de le ranimer. Force est d’admettre que la naissance d’une production résistante est un phénomène beaucoup plus complexe et plus lent que ne le pensent les Allemands. Tous les pays ne disposent pas d’un « Mittelstand » entreprenant, d’une cogestion intelligente et d’un système de formation professionnelle adéquat. Mais tous ont une voie pour y arriver. Onze pays de la zone euro ont une croissance moyenne de plus de 2 %. Sept, une création d’emplois supérieure à 2 %. Six, un taux de chômage revenu au standard du plein-emploi. Ils vont très bien. Les autres ? C’est leur faute, pas celle de Bruxelles.
E.Le Boucher – Les Echos, L’Europe qui prospère face à l’Europe qui stagne

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