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Alpage Suisse: “Ici c’est le paradis…”

(S.Pirolt – L’Hebdo, 21/08/14) – «Ça va très bien. Je suis heureux sur l’alpage de Tissiniva, à 1632 mètres d’altitude. Ici, c’est le paradis et j’ai de la peine à en redescendre. J’aime la montagne et les bêtes. Je m’occupe de 70 vaches et 60 génisses qui appartiennent à différents propriétaires. Mon métier, c’est ma passion. Je ne vais jamais en vacances, mais, lorsque l’on n’est pas malade et que l’on fait ce que l’on aime, pourquoi partir? Je me suis tout de même rendu trois jours à Toulouse, l’année dernière, pour la promotion du gruyère.

Je n’aimerais pour rien au monde échanger ma place avec quelqu’un qui part trois semaines par année, mais qui se lève tous les matins en se disant que ça le fait ch… d’aller travailler. Evidemment, ici en haut, on n’a pas les mêmes horaires qu’une personne qui travaille chez Nestlé, à la Micarna ou dans une autre usine. Notre vie est plus tranquille et, surtout, on est autonome, on décide tout nous-mêmes et on fait le produit du début à la fin. C’est ce qui est beau.

En famille
Actuellement, je me lève tous les matins à 5?h?30 pour traire. En juin, le réveil sonne à 3?h?45. Les vaches qui passent la nuit dehors rentrent alors plus tôt à l’écurie. Elles en ressortent également plus vite, pour aller brouter plus longtemps, car l’herbe est moins abondante. En juin, je produis quatre meules de gruyère par jour, actuellement j’en suis à trois et, en septembre, le lait qui est moins abondant permet d’en fabriquer uniquement deux. Depuis quatre ou cinq ans, c’est ma femme qui descend les fromages, trois fois par semaine, à la coopérative de Charmey, à 12 kilomètres d’ici. Cela prend du temps et j’ai beaucoup à faire ici. La route est très raide par endroits. Il faut un 4×4 pour monter à «Tischeneva», comme on dit en patois fribourgeois.

Cette saison, je ne suis descendu que deux fois: pour aller chez le coiffeur et à une assemblée des fromagers. Et, comme j’ai de la chance, je ne me rends chez le médecin que tous les quinze ou vingt ans… J’aime cette vie simple, coupée du monde, sans télévision. Mais je ne suis pas seul: Anne, ma femme, Valentin, mon fils aîné, et Charles, un employé, vivent ici avec moi. Mon cadet, qui a 15?ans et va commencer son apprentissage, a également passé ses vacances scolaires à Tissiniva, ainsi qu’Audrey, une jeune fille de 12?ans, qui est venue trois semaines pour nous aider. Des promeneurs viennent également nous acheter du fromage. Parfois, mon frère et sa famille, qui habitent sur un autre alpage à cinquante minutes de marche, viennent nous rendre visite ou alors on va chez eux. Parfois, on s’en va également passer quelques heures chez le voisin, à quarante minutes de marche. On boit un verre et on refait le monde.

La boule au ventre
J’avais 7 ou 8 ?ans lorsque je suis monté à l’alpage pour la première fois, avec mes grands-parents. J’y restais un mois, j’aidais à l’écurie. Lorsque j’ai eu 12?ans, c’est mon père, un agriculteur propriétaire d’une vingtaine de vaches, qui a commencé à produire du fromage sur l’alpage. Il a appris en regardant faire un voisin, deux ou trois fois. Il s’est ensuite débrouillé tout seul. C’est lui qui m’a enseigné le métier. J’ai fait ma première meule tout seul à 21 ?ans.

Aujourd’hui, malgré l’expérience, je dors mal avant la première pesée des fromages par les experts, à la mi-octobre. La deuxième a lieu en décembre pour les fromages fabriqués d’août à septembre. Trois professionnels sondent les fromages pour leur attribuer des points. Si une meule sonne creux, ce n’est pas bon signe du tout. Le fromager se met alors à transpirer à grosses gouttes. Une meule déclassée, c’est vite 100?francs de perdus. Heureusement, sur les dix dernières années, j’ai obtenu une moyenne de 19,23 points sur 20. Après la désalpe, le 27?septembre, je resterai ici jusqu’en novembre. Je fabriquerai des piquets pour les clôtures, rangerai le chalet, préparerai la prochaine saison. De retour à Charmey, où je vis en hiver, je me mettrai à mon autre activité: la fabrication de tavillons, dans mon atelier, à côté de notre maison. Je travaille de 5?h?30 à 18?h?30. Mais, si un jour j’ai envie d’aller sur les pistes, j’y vais…

Original source: http://www.hebdo.ch/les-blogs/pirolt-sabine-r%C3%A9dacteur-lhebdo/ici-cest-le-paradis-et-jai-de-la-peine-%C3%A0-en-redescendre