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Chine. Quand Shenzhen surpasse Hong Kong

Chine. Quand Shenzhen surpasse Hong Kong(S.Heaver – Le Corrier International, 06/09/16) – Dans quelques mois, les Hongkongais exigeants en quête du nec plus ultra de la création et du design devront probablement prendre le ferry pour Shekou, dans la périphérie ouest de Shenzhen. Cet ancien port et centre de l’industrie pétrolière qui existait à peine avant les années 1980 va en effet accueillir un grand musée du design. Le projet a été conçu en collaboration avec le Victoria and Albert Museum (V & A) de Londres et l’inauguration devrait avoir lieu au début de l’année prochaine. Le Shekou Design Museum est une preuve, s’il en fallait encore, que cette ville dans laquelle les Hongkongais ne voient toujours qu’un fournisseur de contrefaçons de sacs à main et de massages pas chers s’affirme de plus en plus comme un épicentre de la création.

Une ville qui se réinvente

Le positionnement de Shenzhen comme “cité internationale du design” a été si rapide que Hong Kong se retrouve désormais en difficulté dans son sillage : à côté du dynamisme de l’ex-ville industrielle, le réservoir de créativité de Hong Kong semble bien vide.

“Pensez au design, pensez au design numérique, pensez à l’impact de la numérisation dans notre vie quotidienne, et vous aurez une idée de ce qu’est Shenzhen”, déclare Luisa Mengoni, représentante du V & A, en regardant le chantier du futur musée de Shekou depuis son bureau au 28e étage de la China Merchants Tower. Il s’agit de la première participation du V & A à un projet à l’étranger, poursuit-elle, consistant en une prestation de conseil au client, China Merchants Shekou Holdings, et une galerie estampillée V & A au sein du musée.

“Dans sa réinvention, Shenzhen a [l’argument de vente unique] d’être capable de produire de tout et de pouvoir créer de nouvelles sources de revenus”, explique Ole Bouman. Ancien directeur de l’Institut d’architecture des Pays-Bas, il est aujourd’hui à la tête du nouveau musée de Shekou. Il s’est installé à Shenzhen avec sa famille, qu’il a fait venir d’Amsterdam il y a quelques mois, pour “vivre au cœur d’un déferlement de dynamisme humain”. “C’est l’occasion de jouer un rôle dans un processus en train de s’accomplir”, poursuit-il.

Le secteur de la création en plein boom

Les faits tendent à aller dans son sens. En 2004, la municipalité de Shenzhen a annoncé son ambition de construire une “capitale du design créatif” sous le slogan “From ‘Made in China’ to ‘Created in China’” [“De ‘Fabriqué en Chine’ à ‘Créé en Chine’”]. Peu après, une subvention de 300 millions de yuans a été débloquée pour soutenir les start-up créatives, et en 2008 Shenzhen est devenue la première ville chinoise à rejoindre le Réseau des villes créatives de l’Unesco en tant que “ville du design”.

Selon une étude publiée récemment par Marco Bontje, professeur de géographie urbaine à l’université d’Amsterdam, Shenzhen compte aujourd’hui plus de 6 000 agences de design employant plus de 100 000 personnes. Les autorités municipales affirment que le secteur culturel et créatif (qui va de la publicité à l’architecture en passant par la télévision et la conception de jeux vidéo) a connu une croissance de 25 % par an en moyenne. Sa valeur, évaluée en 2010 à 72,6 milliards de yuans, soit 7,6 % du PIB de la ville, devrait passer à 14,5 % en 2015.

L’exactitude de certaines données reste à vérifier (et la définition de “secteur culturel et créatif” varie selon les sources) mais la tendance globale est indéniable : Shenzhen est en train de s’imposer comme une ville internationale du design et les moteurs de sa motivation sont autant le pragmatisme économique que la fierté municipale.

A Hong Kong, les locaux sont mal-aimés

L’optimisme qui y règne contraste fortement avec le sentiment de frustration et de stagnation répandu chez les designers et de nombreux acteurs du domaine de la création à Hong Kong. Les lieux d’exposition à l’inauguration constamment ajournée ou qui suscitent la controverse (comme le M +, musée de la culture visuelle), qui font faillite (l’ancien poste de police) ou qui ferment leurs portes (le musée d’Art) semblent incarner un malaise plus général.
“Pour être honnête, Hong Kong n’est pas l’endroit idéal pour faire du design”, déclare Kiesly Tsang Chiu-ki, fondatrice de Design 1 + 1, une plateforme ayant pour but de promouvoir le meilleur du design local. “La mentalité y est très commerciale.” Les Hongkongais n’apprécient pas le design local : ils préfèrent souvent les marques étrangères connues et reposent les produits sur les étagères lorsqu’ils apprennent qu’ils ont été créés par des designers locaux, poursuit-elle.

En revanche à Shenzhen, les créations des designers locaux se vendent très bien dans les boutiques de luxe, et cela en dépit de leurs prix élevés.
“La façon de voir les choses est vraiment en train de changer dans la nouvelle génération : les jeunes veulent être différents et recherchent les petites marques, y compris les marques chinoises locales”, explique Luisa Mengoni. “C’est un phénomène nouveau, et je le constate particulièrement dans la mode.”

Seule la géographie rapproche les deux villes

Il est intéressant de savoir pourquoi une telle différence peut être observée dans des endroits aussi proches géographiquement.
“C’est peut-être dû à notre passé colonial”, avance Leslie Lu Lam, directeur du Hong Kong Design Institute (HKDI) à Tseung Kwan O. Selon lui, les consommateurs hongkongais ont été conditionnés pendant des décennies à croire que les plus belles créations venaient obligatoirement d’Europe. Ce ne sont pourtant pas les talents qui manquent à Hong Kong, insiste-t-il, ni le manque de reconnaissance de la valeur économique des industries créatives, dont le design.

L’année dernière, un rapport statistique du gouvernement a montré que “le design joue un rôle important en tant que source d’innovations et contribue fortement à augmenter la valeur économique des produits et la compétitivité des entreprises”. Mais face à Shenzhen, les chiffres sont ridicules. En 2013, l’apport du design (englobant de façon générale le design numérique, le graphisme, les produits de consommation dont les articles de mode et les activités spatiales et environnementales) à l’économie a atteint 3,7 milliards de dollars de Hong Kong, soit 3,5 % de la valeur totale du secteur de la culture et de la création, et ce domaine a employé 15 120 personnes.

Une énergie entrepreneuriale contagieuse

Par comparaison, à Shenzhen, les seules agences de design emploient 100 000 personnes, auxquelles il faut ajouter les créateurs de mode et de bijoux, les architectes, les urbanistes, les travailleurs indépendants et les designers industriels employés dans les usines. D’anciens bâtiments industriels ont été transformés en centres de création, et comme ils ne sont généralement pas situés en centre-ville, il est facile et peu onéreux pour les jeunes designers d’avoir un lieu où travailler et collaborer. La municipalité a créé des maker spaces, une initiative également soutenue par le V & A. Les écoles de Shenzhen ont introduit l’art et le design créatif dans leurs programmes, ajoute Luisa Mengoni, et [l’application mobile] WeChat (ou Weixin) est devenue une importante plateforme de vente virtuelle pour les créateurs de Shenzhen.

Il règne dans le design et la création “made in Shenzhen” une énergie et un dynamisme entrepreneurial contagieux, et il n’est pas étonnant que Hong Kong cherche désespérément à collaborer avec sa voisine avant de se retrouver à la traîne.

S.Heaver – Le Corrier International, Chine. Quand Shenzhen surpasse Hong Kong