International Society

La Grèce s’enfonce dans la pauvreté

La Grèce obéit à ses créanciers, mais s’enfonce dans la pauvreté(E.Tselikas – Tribune de Genève, 27/02/17) – Fin du marché de plein air de Neo Kosmos, faubourg populaire d’Athènes. Pendant que les commerçants remballent leurs marchandises, Ioanna ramasse les fruits et les légumes abandonnés, juste avant d’aller chercher ses deux enfants à l’école. «Il ne faut surtout pas qu’ils me voient ici. Ce que j’ai récupéré, je le nettoierai, j’enlèverai les parties pourries et cela nous fera un bon repas du soir, ni vu ni connu.» Chemin faisant, elle s’indigne: «Voilà à quoi on en est réduit. Et ils osent nous en demander encore plus.»

Ils, ce sont les créanciers du pays qui ont négocié la semaine dernière un énième «plan de sauvetage» contre de nouvelles concessions d’Athènes touchant aux retraites, à l’impôt sur le revenu et au marché du travail. Alors que des experts de l’Eurogroupe seront cette semaine en Grèce pour affiner le plan, en se donnant pour objectif un accord d’ici au 20 mars, le pays s’enfonce dans la pauvreté. Et se décourage. La croissance n’est en effet jamais revenue après sept ans de plans européens successifs d’austérité. Et le sentiment que ce sont justement ces mesures qui ont appauvri de façon drastique le pays est partagé par une majeure partie de la population.

Payé en coupons

Comme Ioanna, qui va récupérer des légumes abandonnés sur les trottoirs des marchés, plus d’un tiers de la population grecque vit désormais sous le seuil de pauvreté. Avec une coupe dans les salaires d’environ 40%, le salaire minimum aujourd’hui s’établit à 586 euros brut, et même à 510 pour les moins de 25 ans… Pour Antonis, employé d’une grande multinationale des télécommunications, c’est pire encore. Depuis cette semaine, une partie de son salaire lui est payée en «coupons», valables pour des achats dans les supermarchés. «Je n’ai pas pu refuser, sinon c’était la porte.» Cela veut dire un salaire nominatif plus bas, des prestations sociales diminuées et moins d’assurance vieillesse. «Et encore, j’ai de la chance, mon contrat est grec. J’ai plein de copains qui ont des contrats bulgares ou chypriotes, bien que travaillant à Athènes. Et ils sont rémunérés en cartes prépayées sans cotisations sociales. Ou alors, on leur déclare seulement une partie de leur travail et le reste au noir.» Ces pratiques ne sont pas nouvelles, mais elles croissent désormais à vitesse exponentielle.

Car dans un marché du travail transformé en jungle, la grande peur est de se retrouver sans emploi: 27% de la population active est inactive, un pourcentage qui s’élève 40% chez les jeunes. Les chômeurs de longue durée (en recherche d’emploi de plus de douze mois) n’ont plus droit à aucune couverture sociale.

«Nous sommes une génération perdue. Nous sommes sortis du lycée au début de la crise et elle va nous suivre durant de longues années. Nous avons le choix entre accepter des salaires de misère, être au chômage ou nous exiler à l’étranger!» renchérit Sotiria, qui court après les petits boulots.

Les retraités ne sont pas mieux lotis. Eux aussi ont vu leurs pensions rabotées de plus de 40%, alors que ce sont eux qui maintiennent à bout de bras toute la famille, enfants, petits-enfants, réfugiés chez eux et vivent sur leurs pensions.

Bébés abandonnés

Toute la vie des Grecs a été touchée par la crise. La Banque de Grèce a publié un rapport en juin 2016 qui dresse un tableau accablant de «ce qui ne se voit pas». La situation sanitaire est en nette dégradation. Les personnes souffrant de problèmes chroniques de santé sont en hausse de 24%, tandis que 13% des Grecs sont exclus de tout soin médical et 11,5% ne peuvent pas acheter les médicaments prescrits, faute de moyens. Suicides, dépressions, maladies mentales sont également en forte augmentation.

La natalité est en baisse de 22% depuis le début de la crise, alors que le taux de mortalité infantile a quasi doublé. On assiste à des abandons de nouveau-nés à la maternité, tandis que les avortements sont en forte hausse.

La classe moyenne grecque se paupérise, assommée par de nouveaux impôts, elle n’a plus aucune sécurité pour son avenir. N’arrivant plus à joindre les deux bouts, plus de 800 000 personnes ont été expropriées depuis 2008. Un cinquième de la population vit sans chauffage, sans eau ou sans téléphone.

Christos Papatheodorou, professeur de politique sociale à l’Université de Panteion à Athènes, n’espère même pas que la mise en place d’amortisseurs sociaux comme le Revenu de solidarité active, abrégé KEA en Grèce, va stabiliser la situation. Les organisations humanitaires, elles, tirent la sonnette d’alarme. Désormais l’urgence est alimentaire, comme dans un pays du tiers-monde. Les Grecs sentent intuitivement que la situation va continuer à se déliter, malgré l’appel d’air de l’été avec la venue des touristes. Et qu’il faudra attendre l’automne, avec les élections allemandes, pour que le pays sache à quelle sauce il sera mangé: faillite ou Grexit avec retour à la drachme. Quelle que soit l’issue, les Grecs ne sont pas certains que les choses iront mieux après.
E.Tselikas – Tribune de Genève, La Grèce obéit à ses créanciers, mais s’enfonce dans la pauvreté