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Le Québec essaie de débrancher

(E.Folie-Boivin – Le Devoir, 22/06/14) – La “détox numérique” gagne du terrain en Amérique du Nord. A l’instar de leurs voisins américains, les Québécois organisent désormais des camps de vacances pour se désintoxiquer des nouvelles technologies.

Un animateur que tout le monde ici surnommait Fanal nous a demandé de fabriquer un radeau de fortune. Les neuf coéquipiers ont échangé un de ces regards remplis de points d’interrogation devant l’amas de rondins. “Bon, alors… On a une ex-jeannette dans le groupe ? Une ingénieure ?”, a demandé Raphaël. Nous avions 30 minutes pour réussir à le faire flotter et le démonter, tout ça sans plan ni Google.

Si ce n’était de notre orgueil qui souhaitait à tout prix gagner ses Olympiades, la moitié de l’équipe serait allée boire de la Black Label en canette [marque de bière canadienne] au bout du quai. À la place, nous errions autour du squelette du bateau pendant que trois filles essayaient de se rappeler si Télé-Pirate ou Les débrouillards nous avaient un jour enseigné ça.

Cette épreuve (qui comptait pour 20 points, c’est pas rien) incarnait ce pour quoi 70 adultes avaient choisi de passer la fin de semaine à chanter des chansons à répondre et à se priver de leurs gadgets technos pendant 48 heures. Nous voulions sortir de notre zone de confort. Reconnecter avec notre enfant intérieur et réapprendre à trouver des solutions en travaillant en équipe plutôt qu’en sollicitant l’intelligence virtuelle.

Les McCroquettes

Quand j’ai vu la proposition de la base de plein air Le P’tit Bonheur, dans la région de Sainte-Agathe-des-Monts, j’étais sceptique et j’anticipais le malaise. La partie du sevrage techno, ça allait. J’appréhendais surtout de me retrouver obligée à choisir un nom de camp comme “Luzerne”, “Zipper” ou “Paprika”, à faire des chasses au trésor et à devoir chanter “Dans mon pays d’Espagne”.

Mon enfant intérieur n’est pas mort, il trouve seulement que, tout comme les McCroquettes [Nuggets au poulet] et les popsicles [glaces] aux bananes, certains souvenirs gagnent à justement rester des souvenirs.

J’avais tout faux. L’équipe du Centre Père Sablon avait gardé l’essentiel de Camp Grounded, une colonie de vacances pour adultes lancée l’année dernière à l’initiative de Digital Detox, aux États-Unis.

Et elle avait même fait mieux.

Alors qu’en Californie, Camp Grounded interdit les cellulaires, les montres, l’alcool, les dortoirs mixtes, qu’il organise des ateliers de méditation et alimente ses participants de repas végés [végétariens], sans gluten – et sans fun -, le retour aux souches du P’tit Bonheur, lui, propose d’inutiles mais ô combien palpitants tournois d’empilage de verres de plastique et ne nous prive d’aucun plaisir (sauf se géolocaliser, s’égoportraitiser [prendre un selfie], se snapchater et nager au bout du quai sans veste de sauvetage).

Le tout avec la participation d’une équipe d’animateurs de qualité AAA, impayables et spontanés, qui m’ont rappelé que des bons moniteurs, c’est aussi inspirant pour des préados que pour des adultes.

Les nôtres nous ont gavés de saucisses cocktail et de guimauves, et l’imposante équipe du camp en a rajouté avec un bar à bonbons en collation du soir et un choix de quatre menus pour le souper. Pas de concession, on avait le droit de tout prendre. On ne nous traitait justement pas comme des enfants, mais comme des gens qui ont besoin de lâcher leur fou et de sortir de la routine carrée de leur vie d’adulte.

Être “toute là”

On venait d’ailleurs de s’asseoir à la table de pique-nique et de se verser un verre de rouge quand Éric – le genre de coéquipier qu’on s’arrache lors d’un match de Docte-Rat [jeu de société] – a eu une révélation. “En temps normal, quelqu’un aurait sorti son téléphone pour prendre en photo ce qu’on mange et le partager avec ses amis sur Instagram. Vous savez, le genre d’amis qui sont toujours là pour “liker” une photo mais qui ne viennent jamais t’aider à peinturer ton appart ? Alors qu’on se connaît depuis, quoi, même pas 12 heures, on est tous attentifs aux conversations des autres. On est “toute là”. Avouez que c’est spécial.”

On s’est tous arrêtés net. En effet, ici, on ne s’imaginait pas qu’il y avait quelque chose de mieux qui se passait ailleurs, car il n’y avait rien de mieux à faire que de faire ce qu’on était justement en train de faire.

Offrir des pots-de-vin en Muskol [marque de répulsif anti-moustiques] aux animateurs pour gagner un point de plus à la chasse au chevreuil. Tisonner les braises. Regarder une mascotte de loup et une mascotte de tortue nous inviter à danser sur du MC Hammer. (Prenez des notes, les DJ : jamais je n’ai vu un party lever [une fête démarrer] aussi rapidement. En 12 secondes, le plancher était en feu et en sueur.)

Le fameux FOMO (symptôme du web appelé Fear of Missing Out, ou la “peur de rater quelque chose”) ne s’est fait ressentir qu’une seule fois, pendant l’hébertisme [parcours athlétique], quand je me suis mise à me demander si les gars qui avaient opté pour le disc-golf [discipline qui mélange le Golf et le Frisbee] en forêt avaient plus de fun que nous.

Ils avaient sûrement moins d’échardes. Sinon, c’est tout.

Le monde réel ne rivalisait pas avec le monde virtuel, l’un n’était pas plus authentique ni meilleur que l’autre. Si on est capable de tweeter dans le fin fond du pôle Sud et bientôt dans les havres de tranquillité que sont les parcs nationaux, la vie dans ce Moonrise Kingdom [allusion au film du réalisateur américain Wes Anderson] n’avait qu’une seule dimension. Et c’était suffisant à gérer.

Tôt ou tard

Évidemment, c’est toujours en son absence qu’on réalise combien un gadget a réussi à se tailler une place aussi importante dans notre vie. Les réflexes du quotidien nous l’ont vite fait comprendre. Tu t’en rends compte en te réveillant le matin. En réalisant que tu n’as pas ton application “lampe de poche” quand tu veux te rendre aux toilettes sans réveiller tout le dortoir.

Au feu de camp, quand personne ne se rappelle les paroles de Toune d’automne des Cowboys fringants [groupe de rock québécois] et qu’on se replie par dépit sur Noir Silence [autre célèbre groupe de rock du Québec].

Pourtant, ce n’est pas ce que la gang [le groupe], composée surtout de professionnels dans la mi-trentaine et venue de Montréal, d’Ottawa ou de Québec, était venue constater. Pour plusieurs, l’esprit stimulant des camps de vacances leur manquait, tout simplement.

“Hey, Renaud, tu as fait des sciences avancées, non ? Tu dois être capable de lire l’heure en regardant la position du soleil ?”, que je lui ai demandé, en espérant que quelqu’un puisse me l’enseigner.

“Euh. Non. Ben attends…”

On a donc scruté le ciel pour essayer de comprendre.

À ce moment-là, il n’y avait vraiment rien de mieux à faire.

Source: http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/22/le-quebec-essaie-de-debrancher