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Saint-Tropez – Il était une fois La Ponche

(B.Hernandez, 10/08/15) – Sur la place, l’acacia sculpté n’existe plus. Il a été abattu « et remplacé, ironise Simone Duckstein, la patronne de La Ponche, par un spaghetti ridicule ». De ses yeux bleus toujours émerveillés, elle caresse le paysage de sa vie, cette minuscule place, où, en 1938, sa mère, Marguerite, et son père, Lucien, ont acheté le Bar de la Ponche, devenu l’un des 5-étoiles les plus courus au monde. Ce n’est pas un palace, ce n’est pas un grand machin sophistiqué avec spa et tralala, c’est un symbole. « Je ne veux pas attirer une clientèle qui réclame des piscines et des Jacuzzi. » Un sourire : « La piscine, elle est là. » Là, à 3 mètres devant nous. La Méditerranée, bleu-vert, bleu nuit, cristal… lovée dans l’anse de la Ponche, la plage du village, celle des Tropéziens. Le luxe. Le vrai. Descendre les quelques marches qui y mènent, comme Sagan en 1954, quand elle découvre l’hôtel, qui deviendra son foyer du Sud, et jouir d’un peu de soleil dans l’eau chaude, pieds nus comme elle dans sa Jaguar, et savourer le sable et l’eau de la Ponche comme un bon whisky.
S’arrêter ici, au Bar de la Ponche, comme Brigitte ado, sa sœur, Mijanou, et ses parents, quand ils débarquent chaque été du « Train bleu ». Avant de rouvrir leur maison de la rue de la Miséricorde, à deux pas, ils dégustent les tartines et les bols de café que leur prépare Margot, la mère de Simone. BB a 15 ans, à deux doigts du firmament. « Toujours adorable. Fine, intelligente, le mot gentil. » Comme Sagan, qui lui laisse ses piles de livres, achetés chez la libraire Hélène Gerstel, au bout du port. « Elle lisait tout et elle donnait tout. » Ni stars ni système. « Notre hôtel n’avait pas d’étoiles. Les étoiles, elles étaient à l’intérieur. » Picasso l’intriguait beaucoup, la petite Simone. Il s’asseyait toujours à la même place, « là, à l’angle, pour admirer le golfe. Son amoureuse avait une maison pas loin ». Quant à ce trio bizarre… un petit qui louche, une grande en turban et un gars qui racontera la virée existentialiste dans Le Lièvre de Patagonie : en 1953, Sartre, Beauvoir et leur secrétaire, Claude Lanzmann. Le Castor passant d’une chambre à l’autre.

Des racines italiennes
Remontons un peu le temps. Marguerite Quindici et Lucien Armando ont en commun des racines italiennes, le Piémont et la divine île de Procida, face à Naples. Leurs familles se sont établies à Saint-Tropez, comme beaucoup d’Italiens, aux XVIIIe et XIXe siècles. La jeune Marguerite affiche l’ambition des forts. Un commerce à elle. Le bar, devant la plage, dans le quartier des pêcheurs, elle le veut. « Mais qu’est-ce que tu vas faire là, loin du port où y’a du monde ! » Marguerite s’en fiche. Quand le port est détruit par les attaques aériennes en 1944, et la Ponche épargnée, elle sait qu’elle a eu raison. Le bar, tout le monde y vient, les pêcheurs qui ont amarré leur « pointu » à côté, les vieux, les jeunes, les occupants italiens et allemands, et, juste après la guerre, de drôles de Parisiens, des fadas qui parlent toute la nuit philo et jazz. Vian, Merleau-Ponty, Gréco pas loin, Annabel avant qu’elle épouse Bernard Buffet, Daniel Gélin… « Et si on faisait ici un club comme à Saint-Germain ? » lance Vian. La vieille grange à côté du bar n’attend que ça : Dany Lartigue, le fils de Jacques-Henri, et le chanteur Mouloudji décorent les tables. Le Club Saint-Germain-des-Prés-La Ponche naît en 1949 et sera le rendez-vous tropézien des années durant, sous le nom de Tropicana. Éluard y passe, l’acteur Pierre Brasseur se déchaîne sur la piste. « Si les murs de la Ponche pouvaient parler… » soupire Juliette Gréco.
L’audace de Marguerite a payé. D’ailleurs, plus de Marguerite, elle se fait appeler Margot désormais. Et son homme a changé aussi. Le père de Simone, Lucien, s’efface et laisse sa place à Albert, dont la famille possède la jolie villa qui sera détruite pour laisser place au… Byblos. Une autre légende.
Saint-Tropez n’existerait pas sans la Ponche. Le cœur est là. Et l’âme. La bande à Vian en 1948, à partir de 1954 celle de Sagan : Bernard Frank, Florence Malraux, Chazot… tous sont chez eux à la Ponche. Pendant le tournage d’Et Dieu… créa la femme, BB, épouse Vadim, déjà amoureuse de Trintignant, se change, « comme à la maison », pas gênée pour un sou, dans la salle. Albert l’envoie fissa plus loin : « Va donc dans les toilettes, non mais ! » On danse, on rit, on s’habille chez Vachon d’un tricot rayé. La Ponche est à la mode.

« Maison »
En 1957, le bar-restaurant-club se dote de chambres. « Margot a joué des heures avec des petits bouts de papier représentant les huit chambres », raconte Simone, qui elle aussi jouera avec les différentes maisons qui agrandiront son hôtel au fur et à mesure. Un puzzle aux sols frais où l’on monte ou descend toujours quelques marches : aucun étage n’a plus de deux suites. Chacune des 22 chambres porte le nom de son habitué(e) : Michèle Morgan, Inès de la Fressange, Maurice Ronet. Sagan bien sûr a la 1, de l’autre côté de la place, face à la mer. Qui fut aussi celle de Gunther Sachs et BB. Lorsqu’ils venaient, mariés mais pas ensemble, Margot leur disait : « Oh, monsieur Sachs, chère Brigitte, entrez donc… » Romy Schneider aimait la 8, grande pièce ombreuse donnant sur une terrasse à faire pâlir les dieux : le célèbre clocher ici, la citadelle là et… la mer.
Pour le tournage de Princesse Marie, Catherine Deneuve séjourna à La Ponche sur les conseils de son ami et réalisateur, Benoît Jacquot, un habitué. L’actrice, réputée difficile, écrivit à Simone : « Merci, madame, votre hôtel m’a réconciliée avec Saint-Tropez. » Bien sûr, on ne peut les citer tous. Oui, les Lazareff y avaient leurs habitudes, oui, les Morgan-Oury s’y installèrent avant d’acheter leur villa. Les clients sont fidèles à leur « maison ». Simone aussi. Elle n’a pas choisi une autre voie : « Mais pour aller où ? Je meurs si je quitte La Ponche ! » Des larmes dans ses yeux bleus. Margot a eu du mal à partager son hôtel avec sa fille. Simone n’a pas encore trouvé la personne qui continuera leur œuvre. Quelles célébrités viennent aujourd’hui ? Simone fait mine de chercher : « Hum, récemment ? Un roi et une reine… Non, je ne peux pas vous dire leurs noms… » Une réponse très proche de celle que faisait Margot aux curieux : « Sagan, vous dites ? Ah, je ne sais pas, monsieur. »

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