(A.Dal Lago – Le Courrier International, 21/10/13) – Que Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio [cofondateurs du Mouvement 5 étoiles (M5S)] aient désavoué des sénateurs du M5S [qui, au lendemain de la tragédie de Lampedusa, ont réclamé l’abolition du délit de clandestinité] n’a rien d’étonnant. Ce qui nous laisse pantois, en revanche, c’est la naïveté dont font preuve ceux qui s’imaginent Grillo en redresseur de torts et en défenseur des droits des plus faibles, y compris des pauvres migrants.

Les disciples qui aujourd’hui s’indignent des propos de leur chef ignorent la cohérence absolue de Grillo sur cette question. En 2007, il parlait des “frontières sacrées de la patrie” violées par les Roms. Ensuite, il s’est opposé à ce qu’on accorde la nationalité italienne aux enfants d’immigrés nés en Italie. Et puis, il y a quelque temps, il affirmait : “Les vrais immigrés, c’est nous”. Et maintenant cette prise de position sur la clandestinité. L’explication de ce durcissement progressif, mais linéaire, s’appelle le mimétisme avec Marine Le Pen.

Un thème porteur
A l’instar de Grillo, qui ne veut pas être confondu avec la gauche, Marine Le Pen ne veut pas être étiquetée extrême droite. Pour tous les deux, s’opposer à “l’invasion” crée des perspectives électorales riantes. Marine Le Pen est bien placée dans les sondages en France. Quant à Beppe Grillo, il sait pertinemment que la lutte contre l’immigration est un thème populaire non seulement parmi l’électorat du Peuple de la Liberté (PDL, centre droit] et de la Ligue du Nord [parti anti-immigrés], mais aussi d’innombrables abstentionnistes.

Grillo l’a exprimé de façon brutale à ses sénateurs : “Si nous avions inclus l’abolition du délit d’immigration clandestine dans notre programme, le pourcentage que nous aurions obtenu aurait ressemblé à un préfixe téléphonique [entre 01 et 09].” Ailleurs en Europe, grâce à ce même thème, la droite a gagné les élections en Norvège, au Danemark et en Autriche. Et en France, la “gauche” s’aligne, à tel point que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, fait tout pour séduire l’électorat de Marine Le Pen.

C’est ainsi qu’on assiste en Italie à une alliance prévisible entre Beppe Grillo, Angelino Alfano (PDL) et Umberto Bossi [Ligue du Nord). Et il se produira certainement la même chose sur la question de l’amnistie. L’attaque de Grillo contre Giorgio Napolitano [le président de la République, qui a proposé une loi d’amnistie pour désengorger les prisons, loi qui est soupçonnée favoriser Silvio Berlusconi] est l’une des actions destinées à se démarquer du “laxisme”, imputé au centre gauche au sujet de la dégradation infernale du système pénitentiaire.

“Ignoble idéologie individualiste”
Et pendant ce temps-là, les embarcations de fortune coulent. Quatre cents morts sur la table des prochaines élections ! Il y a quelques jours, le présentateur d’une émission radiophonique tristement célèbre a dit que les noyés connaissaient parfaitement les risques qu’ils encouraient. Y compris les enfants ? Et les femmes enceintes ? Et les personnes âgées ? Et ceux qui seraient de toute façon morts de faim en Erythrée, en Somalie, en Syrie, en Libye ? Tous conscients du danger et responsables de leur mort, comme le veut l’ignoble idéologie individualiste qui nous gouverne.

Et voilà que la seule proposition qui semble faire l’unanimité est celle d’intensifier les patrouilles [en mer Méditerranée]. Super ! Comme ça, les malheureux pourront mourir de soif dans le désert plutôt qu’en mer. Et on imagine déjà les services secrets européens négocier diligemment avec les bandes armées libyennes des centres de détention bien loin des côtes, surveillées elles par la marine de la moitié des pays du globe. Il n’y en a pas un en Europe, je dis bien pas un, qui s’efforce de trouver une alternative aux patrouilles, à la détention et aux fils barbelés.

Alors dans ce paysage, je l’avoue, la prise de position de Grillo m’est apparue comme une brise d’air frais. Car finalement, elle fait la lumière sur un mouvement non seulement codirigé par un comique et son gourou, mais aussi structurellement populiste. La question de l’immigration et celle des prisons sont les révélateurs de l’identité du M5S. Peu importe que nombre de gens de gauche y adhèrent en toute bonne foi, car “nous sommes tous égaux”, à condition d’être blanc, de nationalité italienne et d’avoir un casier judiciaire vierge. Les autres ne valent et ne sont rien.

(Traduzione dall’originale pubblicato da Il Manifesto)

Related Article