Arts Culture

Chagall, Miró et Moore, artistes à livres ouverts

Chagall, Miró et Moore, artistes à livres ouverts(Tribune de Genève, 18/10/16) – Il avait débuté son activité en tant que libraire, dans son appartement de la rue Adhémar-Fabri, en 1943. Sa brillante carrière le mènera à publier les livres illustrés les plus remarquables de la seconde moitié du siècle dernier et à nouer des amitiés profondes avec les plus grands artistes de son temps. Le 22 juin dernier, le galeriste et éditeur Gérald Cramer aurait fêté son 100e anniversaire. A cette occasion, le Cabinet des arts graphiques (CdAG) présente la dimension intimiste du travail de l’éminent Genevois, se concentrant sur les trois maîtres dont il était le plus proche: Joan Miró, Marc Chagall et Henry Moore.

Tout commence lorsque Gérald Cramer, dans l’idée de valoriser son stock d’ouvrages précieux, s’adresse à des peintres de renom afin qu’ils illustrent la page de faux-titre de ses catalogues. Picasso, Miró, Calder ou Braque se prêtent au jeu. En 1947, l’éditeur se lance dans un projet beaucoup plus ambitieux: faire paraître les poèmes d’Eluard, À toute épreuve, en demandant à Joan Miró d’y adjoindre des xylographies.

Longue et douloureuse, l’élaboration de ce chef-d’œuvre durera près d’une décennie. «L’ambition, dès le départ, était de produire le livre parfait, relate Christian Rümelin, conservateur en chef du CdAG. Gérald Cramer a laissé le temps aux artistes de trouver l’harmonie idéale entre textes et images, sans que les dessins soient des illustrations au sens strict.» L’accrochage met en lumière l’intégralité du processus créatif, montrant chaque feuillet de l’ouvrage, mais aussi les projets écartés et les matrices en bois qui ont servi à imprimer les motifs.

Une deuxième salle est consacrée à la fructueuse collaboration qu’entretinrent Gérald Cramer et Chagall, que liait également un solide attachement. On y voit trois ensembles d’exception: les Poèmes, publiés en 1968 et illustrés de 24 estampes, un paravent en quatre volets, dont le peintre a eu l’idée en découvrant un paravent de Pierre Bonnard dans la maison familiale des Cramer à Mies, et une dizaine de monotypes sur cuivre, technique suggérée à l’artiste par le galeriste genevois.

La visite se conclut sur deux séries d’eaux-fortes animalières de Henry Moore, Elephant Skull et Sheep. Au centre de la pièce trône le crâne de «Miss Djeck» – une éléphante exhibée puis abattue à Genève en 1937 après avoir semé la terreur parmi la population – pour figurer à quel objet le sculpteur s’est confronté pour la réalisation de ses gravures. Fasciné par une boîte crânienne de pachyderme que des amis avaient ramenée du Kenya, Moore l’avait reçue en cadeau. «On n’a pas osé emprunter le modèle original pour des questions de douane», sourit Christian Rümelin.

Gérald Cramer remet la gestion de sa galerie à son fils Patrick en 1976 et édite son dernier opus huit ans plus tard. «Mon père était un gros bosseur, il n’y avait pas d’à peu près, résume Patrick Cramer. Il n’était pas un commercial mais un passionné, ami de l’art et des artistes.» Cette exposition prouve qu’ils le lui ont bien rendu.

Gérald Cramer et ses artistes: Chagall, Miró, Moore Cabinet d’arts graphiques, 5, Promenade du Pin. Du 21 octobre 2016 au 29 janvier 2017.
I.Languin – Tribune de Genève, Chagall, Miró et Moore, artistes à livres ouverts