Culture

Charlie Hebdo et la tradition satirique

(S.Baillargeon – Le Devoir, 07/01/15) – Il faudrait oser titrer cet article : «Bal tragique à Paris:12 morts». Charlie Hebdo apprécierait certainement.

L’hebdomadaire satirique qui vient de subir un terrible carnage a signé sa naissance médiatique en novembre 1970 en titrant ainsi sa couverture de la mort du général de Gaulle : «Bal tragique à Colombay — un mort». Dix jours auparavant, un incendie dans une discothèque de Saint-Laurent avait fait 146 victimes.

Le journal appelé Hebdo Hara-kiri, fondé en 1960, est alors interdit par le ministère de l’intérieur. C’est une autre époque : en ce temps là, l’État censure encore, alors que maintenant la menace vient des groupes radicaux antidémocratiques tandis que la police et les tribunaux protègent la presse.

La publication va contourner l’interdiction de paraître en se rebaptisant Charlie Hebdo, à la fois en référence à son mensuel Charlie (sous entendu Charlie Brown, des Peanuts) et par un dérisoire hommage à Charles de Gaulle.

La satire, la crânerie et l’insolence, jusqu’à la grossièreté adolescente caractérisent fondamentalement cet organe lié à la tradition de la gauche radicale et de l’anticléricalisme à la française. L’ancêtre Hara-kiri «journal bête et méchant» a lui-même été frappé deux fois d’interdit dans les années 1960. La ligne éditoriale entremêle le vulgaire et le léger, la critique et la dénonciation, mordant à pleins crocs dans tous les pouvoirs politiques, économiques ou religieux. En même temps, à l’origine, le mensuel Charlie se contente donc de publier des traductions des bandes dessinées pour adultes cultivés de l’Américain Charles M. Schulz.

La formule ronchonne et bilieuse, souvent sexiste, incarnée par le rédacteur en chef Cavanna et le directeur de publication le professeur Choron va finir par lasser. Le journal, sans revenus publicitaires, en manque d’abonnés, disparaît en 1982 avec son 580e numéro.

Il renaît dix ans plus tard autour de Philippe Val et Cabu. Le chanteur Renaud participe alors au financement.

La nouvelle mouture est lancée en juillet 1992. Des anciens reprennent du service : Cavanna, Delfeil de Ton, Siné, Gébé, Wolinski, Cabu. Des nouveaux arrivent : Tignous, Luz, Oncle Bernard et Charb, caricaturiste surdoué devenu récemment directeur du journal, mort dans l’attentat de ce matin en même temps que trois autres dessinateurs Cabu, Wolinski et Tignous.

Les réunions éditoriales générales se déroulaient toujours le mercredi. Les assassins n’ont donc visiblement pas choisi ce jour fatidique au hasard.

Le nouveau Charlie s’ancre davantage dans la défense des idéaux de la gauche radicale, des principes républicains, avec une conception absolue de la liberté d’expression à partir de la satire. Les premiers journaux satiriques français naissent autour de la Révolution française, à une époque où le dessin permet en plus de court-circuiter l’illettrisme largement repandu.

Cette presse accentue les défauts des puissants pour dénoncer les mensonges, les trahisons, les excès et la violence du pouvoir. La grande famille de presse compte des dizaines de titres engagés idéologiquement de tous bords (Le Nain Jaune, La Lune, Le Rire, Le Canard enchainé, etc.) qui composent avec la censure d’État et les poursuites judiciaires pendant des décennies.

Après les attentats du 11 septembre 2001, tout en critiquant l’antiaméricanisme primaire, Charlie Hebdo s’engage dans un combat contre le nouvel extrémisme religieux. La France a une longue tradition de publications anticléricales appuyées sur la revendication de pouvoir rire de tout, y compris de Dieu, des hommes et des fous de Dieu, ou de ce qui en tient lieu.

L’Église catholique en fait généralement les frais. L’Islam radical aussi depuis quelques années, actualité oblige.

Son option éthique et politique fait que Charlie Hebdo republie les tristement célèbres caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten, de d’Aarhus (sur la péninsule du Jutland), en février 2006. Les dessins, instrumentalisés par des imams danois, viennent alors de stimuler des manifestations, certaines violentes, dans des pays musulmans. Le numéro spécial, volontairement provocateur et solidaire, s’écoule à 140 000 exemplaires, un record historique pour la publication parisienne.

Le caricaturiste Charb note alors que sa publication a déjà fait paraître des dessins autrement plus féroces sur les religieux et les religions, y compris l’Islam. En février 2007, Cabu en remet une couche en plaçant en une de l’hebdomadaire un dessin de Mahomet qui se tient la tête en déclarant : «C’est dur d’être aimé par des cons». Charlie Hebdo poursuit ainsi la lutte voltairienne pour «écraser l’infâme» tout en défendant la liberté d’expression.

Un cocktail Molotov déclenche un incendie qui va détruire la permanence de la publication début novembre 2011. Son site est piraté. Une photo de la mosquée de Paris et le slogan «Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah» apparaît sur la page d’accueil. Le journal Libération accueille ensuite la rédaction pendant deux mois. Il subit lui-même un attentat au fusil deux ans plus tard.

Original source: http://www.ledevoir.com/societe/medias/428273/charlie-hebdo-et-la-tradition-satirique

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