Environment Society

En Arctique, les Russes font le grand ménage

(I.Goutova – Rousski Reporter, 18/10/12) – L’Arctique, ce sont des icebergs, des journées d’été où le soleil ne se couche jamais et des ours blancs. C’est sous ces latitudes que se trouve le territoire le plus septentrional de Russie, l’archipel François-Joseph. Des îles aujourd’hui inhabitées, mais qui portent encore les stigmates des années où elles accueillaient des bases militaires. Fûts rouillés, kérosène et déchets de toutes sortes y sont demeurés depuis lors. En cette fin d’été, le navire Polaris vient d’y débarquer une relève d’une cinquantaine d’hommes, dans le cadre d’une campagne de remise en état entamée récemment. Sur place, pelles mécaniques et bulldozers les attendent. Mais pourquoi ce grand nettoyage maintenant, et comment se déroule-t-il ?

Le chef d’expédition se nomme Alexandre Orlov. Il nous a permis de suivre cette mission à visée écologique. “Vous comprenez, rabâcher des discours sur l’environnement c’est une chose, mais là, Vladimir Vladi­mirovitch [Poutine] est allé voir sur place, en personne. Et il a donné l’ordre de dépolluer.” Ainsi, si nous, les Russes, avons commencé à évacuer nos déchets de ce bout du monde, c’est parce que Poutine s’est rendu sur les lieux en 2010, à la suite de quoi le gouvernement a décidé de débloquer 1,5 milliard de roubles [37 millions d’euros]. Lors de sa visite, Poutine avait contemplé un ours blanc que les scientifiques avaient endormi pour effectuer différents prélèvements sur l’animal avant de l’équiper d’un collier émetteur. Il lui avait même serré la patte en le quittant. “Poutine est profondément intéressé par l’Arctique”, assure Alexandre Orlov. Le président aime beaucoup les scientifiques et les bêtes. Nul ne sait si c’est réciproque.

Alexandre Orlov, lui, est directement intéressé par la propreté de l’Arctique, où il organise des voyages touristiques, déployant tous les printemps une base sur les glaces dénommée Barnéo, près du pôle Nord, où il emmène des passionnés prêts à payer 25 000 dollars [19 400 euros] pour le séjour. L’explorateur polaire Artour Tchi­lingarov [73 ans, célèbre pour avoir, en 2007, planté le drapeau russe sous les eaux, à partir d’un mini-sous-marin, à l’emplacement du pôle Nord géographique], membre du Conseil de la Fédération [équivalent du Sénat], explique par ailleurs que les Européens envisageaient de venir s’occuper eux-mêmes de l’archipel François-Joseph, ce qui a sans doute précipité les choses côté russe.

Du temps de la guerre froide, les deux grandes puissances avaient installé des bases aériennes dans le Grand Nord, à Terre-Neuve côté américain, sur la Terre François-Joseph côté soviétique. Des fûts d’huile et de kérosène avaient été acheminés sur place. Ils y sont restés, abandonnés, avec souvent encore une partie du carburant. Résultat, sur sept des îles de l’archipel, on en compte 60 000 tonnes, auxquelles s’ajoutent carcasses de constructions métalliques, caisses de munitions et tous les déchets produits par les séjours des militaires. Les Américains ont depuis longtemps entamé le nettoyage de leurs anciennes bases, mais, sur l’archipel russe, qui fait partie du parc national de l’Arctique russe, le travail commence à peine. La pre­mière île traitée est la plus accessible, celle d’Alexandra.

Le Polaris pénètre dans la baie de Severnaïa, permettant de découvrir à bâbord un énorme iceberg tout en rondeurs. Devant nous, à travers le brouillard, on distingue la terre et des silhouettes de bâtiments rectangulaires. Un voilier immaculé, l’Alter Ego, apparaît ; il permet aux chercheurs de naviguer d’une île à l’autre. L’endroit où nous accostons est souillé de nappes de rouille et de traînées noires. “C’est l’île la moins présentable”, s’excuse Alexandre Orlov.

La berge est envahie de citernes ventrues à ouvertures rondes, tels d’énormes scarabées qui auraient engendré une multitude de barils plus petits disséminés à travers toute l’île. Il y en a des milliers, à perte de vue, pleins, vides, écrasés, percés, écumants d’oxydes. La baie est l’endroit le plus pollué de l’île, perpétuellement humide et balayée par les vents. C’est là que les hommes, des Russes mais aussi des Ouzbeks d’Andijan [ville de l’est de l’Ouzbékistan, où une insurrection a été réprimée dans le sang en 2005], ont le plus de travail. A cause de problèmes d’organisation, la mission a commencé avec un mois de retard, mais elle doit de toute manière prendre fin courant octobre, début de la période de nuit polaire. Les ouvriers dorment dans d’anciens baraquements militaires et travaillent quinze heures par jour, avec une pause déjeuner prise en plein air, ce qui signifie un repas froid. De hauts responsables viennent régulièrement en avion jeter un coup d’œil à l’avancée du chantier. Les recevoir comme il se doit fait perdre un temps précieux qui doit ensuite être rattrapé. Cinq années de travaux sont prévues.

Evgueni Ermolov est historien. Pour lui, toutes les traces humaines ont une valeur. “Il ne faut pas oublier qu’ont vécu ici des militaires qui ont accompli leur devoir malgré la souffrance. Ils ne disposaient pas de locaux bien chauffés ou de vêtements tels que nous en avons aujourd’hui. Il y avait aussi des chercheurs qui menaient des études pour le compte de l’armée. Regardez ce tas de vieilles bottes. Elles ont appartenu à des soldats, et elles ne les protégeaient pas du froid. Cette mémoire est digne d’être préservée. Dans le parc naturel, nous voudrions conserver une décharge témoin, une sorte de mémorial qui témoignerait de l’horreur des conditions de vie ici.”

Sa passion fait rire les ouvriers. Il effectue un tri sélectif parmi les ordures, qu’il répartit en différents tas. Un millier de fûts ont déjà été classés “historiques” par ses soins. Nous sauvons la nature de la pollution, et lui, il sauve les déchets de la disparition… Evgueni se sent obligé de se justifier : “Ma spécialité, c’est l’histoire, pas l’écologie. Pour moi, l’homme passe avant la nature.”

Le bus de service nous conduit à travers l’île. Par endroits, les pierres semblent couvertes de moisissures. “Vous avez déjà observé ces mousses au microscope ?” me demande Maria Gavrilo, directrice adjointe du parc naturel, chargée des études scientifiques. “Elles sont d’une beauté surprenante et déploient des formes complexes. On croirait des tableaux de Salvador Dali.”

Maria est venue à bord de l’Alter Ego. Elle a sept personnes sous sa responsabilité et doit délimiter les diverses zones du parc, indiquer celles où il sera possible de naviguer, celles que les touristes pourront fouler, et celles trop fragiles pour qu’on y laisse accéder l’homme. “Ce que vous voyez est unique. La végétation se compose de lichens et de mousses que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Nous sommes dans une zone de toundra arctique. L’hiver, la terre gèle et l’été elle dégèle. Cela n’empêche pas l’existence de pavots, de saxifrages ou d’œillets, mais pour résister au blizzard, ces fleurs poussent dans un coussin de mousse qui protège leurs tiges. Les pierres se couvrent alors de fleurs jaunes, blanches, roses. Mais quand des engins à chenilles les écrasent, elles ne s’en remettent pas.” Ainsi, les bulldozers et les camions affectés au nettoyage des sites vont eux aussi massacrer la toundra. Au loin s’élève une colonne de fumée. Ce sont des déchets en bois que l’on fait brûler. Pour les hydrocarbures, trop toxiques, c’est interdit.

Une équipe de chercheurs est venue étudier les ours blancs afin de comprendre ce qu’il faudrait faire pour les sauver de l’extinction. Maria les considère comme un summum d’adaptation à cette vie au milieu des glaces. Du voilier, elle a pu observer, quelques jours auparavant, une ourse et son petit. “Nous étions à plus de 100 mètres, mais notre présence l’a effrayée, et elle a entrepris d’escalader une paroi de glace, très haute, très raide, sans doute à 60 degrés. Elle a grimpé à la verticale. Et l’ourson a suivi. Nous en avions le souffle coupé. Comparés à eux, nous ne sommes que des vermisseaux.”

Le zoologue Sergueï Naïdenko est perché sur un tabouret, près d’un radiateur sur lequel le directeur du parc naturel a mis le canon de son fusil à sécher. Car pour étudier les ours il faut d’abord les attraper, et pour cela, les endormir. Sergueï a réalisé une vidéo très agitée de cette opération, caméra sur le front. La distance maximale pour atteindre l’ours est de quarante mètres, et un animal lancé à pleine vitesse atteint 40 km/h. Mais les hommes disposent de quads. “On est toujours inquiets, on se demande comment les ours vont supporter les somnifères, même si on sait que les produits sont a priori inoffensifs.”

Je lui demande en quoi la préservation de cette espèce est si importante. “Personnellement, je ne pense pas que si l’ours polaire disparaissait l’écosystème arctique tout entier s’effondrerait, avoue-t-il sans détour. Il resterait quand même les phoques, les morses, les baleines…” Mais alors, à quoi bon tous ces efforts ? “Voyez-vous, les ours, pour l’Arctique, c’est… un symbole. Ils ont une sorte de valeur esthétique.” Alors, on protégerait les beaux animaux emblématiques et pas les autres ? “Il faut bien voir que la recherche dispose de budgets limités. Partout dans le monde, les fondations privées apportent de l’argent, et il est plus facile de les séduire avec le tigre de l’Amour qu’avec la musaraigne nordique, quand bien même elle serait en danger.” S’ils espèrent parvenir à en prendre un en photo, les dépollueurs redoutent malgré tout les ours et rêveraient que l’île en soit débarrassée. Ils ont demandé aux zoologues d’endormir et de relâcher plus loin les ours qu’ils verraient approcher de leur chantier.

Sergueï Donskoï, le ministre des Ressources naturelles, a dressé un premier bilan des opérations : “Au 1er septembre, plus de 3 600 tonnes de métal ont été rapportées de l’île Alexandra. Le métal en lui-même ne constitue pas une menace pour l’environnement, le plus dangereux, ce sont les produits qui se déversent dans les eaux à mesure que les contenants métalliques se corrodent et se percent. Il faudrait accélérer la cadence, adopter de nouvelles technologies, peut-être débarquer des appareils de recyclage et d’autres qui permettraient de réhabiliter les sols.” A l’écouter, on comprend qu’il n’y a pas de stratégie bien définie.