(La Tribune de Genève, 22/05/19) – Professeure émérite à la Sorbonne, Mireille Sacotte l’avoue avec une pointe de coquetterie: Romain Gary est l’homme de sa vie depuis vingt ans. «Mes collègues universitaires ont poussé des cris d’orfraie à me voir consacrer ma retraite à ce «mauvais écrivain». Une dégringolade selon eux! Bien sûr, beaucoup ne l’avaient pas lu.» Gary et ses alias, dont Émile Ajar, le plus merveilleux des escrocs en littérature, rentrent ces jours dans la prestigieuse Pléiade. Et ça étonne encore. Ainsi de Pierre Lemaître, autre romancier populaire chapardeur de Prix Goncourt, qui dans «Le Monde» se déclare perplexe. Jean d’Ormesson a eu les honneurs de la collection de son vivant, l’écrivain aux pseudos aura patienté quarante ans dans la tombe. «Le chemin à remonter aura été raide, poursuit Mireille Sacotte, qui a orchestré l’opération. Pourtant, Romain Gary reste non seulement un gros vendeur de livres, mais il ne cesse aussi d’être salué par la jeunesse loin des académies. L’homme ne respectait aucune hiérarchie, se moquait des traditions. Voyez sa carrière de diplomate, il se fiche de tous les us et coutumes, se lève et quitte un dîner quand il s’ennuie.»

La fantaisie grave, héritage de ses origines russes, pratiquée comme un art de la survie: première clé pour prendre en filature l’insaisissable. S’y ajoute l’esprit français, en dépit de détracteurs qui ne lui pardonnent pas ses accrocs langagiers. Même gravée sur papier bible, l’œuvre garde encore les traces du gigantesque foutoir que fut la vie de son auteur. Ainsi, Mireille Sacotte, qui a déjà produit un quarto et nombre d’études sur l’écrivain, relève dans l’appareil de notes que «tous les manuscrits ne sont plus consultables». Même dans le cadre d’une institution comme la Pléiade. Les pisteurs de Mediapart ont flairé l’embrouille, suivi la piste du seul ayant droit, Diego Gary, muré dans le silence. L’imbroglio scintille comme un roman noir, entre «sacs Prisunic» scellés sur les précieux documents, perdus, revendus, muse vengeresse, biographe évincée et margoulin au marché clandestin de manuscrits autographiés.

«De toute façon, au-delà de «ses» vérités, Gary s’arrange de «la vérité vraie». Il ne peut pas se réduire à écrire le récit du vécu, cela lui semble insuffisant au vu de son imaginaire. Dans «Chien blanc» par exemple, ses histoires de Black Panther sont véridiques, mais fondues dans ce qu’il appelle «la part Rimbaud», le rêve, indispensable.» Malgré la difficulté d’accès aux originaux, l’universitaire et son équipe ont néanmoins pu rétablir des passages tronqués. «Dans «Les racines du ciel» (1956), il se montrait écologiste avant l’heure, hanté par la disparition des éléphants. Nous avons retrouvé le texte.»

Fraternité, écologie et autres thèmes d’époque expliqueraient-ils son retour en faveur? L’experte nuance. «À mon avis, ce n’est pas la raison de sa séduction si moderne. En fait, Gary, qui publie en plein Nouveau Roman, pratique un style à l’opposé. Les autres renient la narration, lui accumule les petites descriptions de la réalité matérielle, les rebondissements à suspense, le plaisir de lecture. Et n’importe qui peut le comprendre. Évidemment, cette popularité a aussi pincé le nez de l’intelligentsia. Il reste l’étranger, pris de haut.» Et de tirer sur un autre masque. «Le désamour a aussi une origine politique. À la fin de la guerre, les intellectuels, souvent de gauche, voient en lui un gaulliste, jalousent ce type décoré d’à peu près toutes les médailles possibles, évincent le résistant. Encore un barrage. La reconnaissance est venue par les jeunes qui, s’ils aiment, se moquent de gauche ou de droite. Je vois un moment décisif au premier tour de l’élection présidentielle 2002, avec le face-à-face Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. Durant la Grande Marche protestataire, il y avait des écriteaux avec des mots de Gary, comme «Le nationalisme, c’est la haine des autres».»

Au jeu générationnel se substitue l’éternel malentendu du double Prix Goncourt. Loin d’une vengeance d’écrivain sur le parisianisme, Mireille Sacotte y voit la célébration d’un humanisme paroxysmique, la volonté de se glisser dans la peau des hommes via l’écriture. «Et ça m’énerve d’entendre ces gens à la télé parler imposture, mystification! Critiques, romanciers, jurés… ils lui ont fabriqué une gueule d’escroc. Lui ne voulait qu’ôter les filtres clinquants qui empêchaient de toucher son œuvre pure. Puis tout est parti en vrille. Sa doublure, Paul Pavlowitch, a pris une autonomie, et un engrenage s’est enclenché. Il n’a pu y mettre fin qu’en écrivant «Pseudo», un roman à charge contre son propre projet existentiel.»

Avec malice, elle souligne que Gary croyait beaucoup en son œuvre. Qu’elle soit, d’ailleurs, publiée dans la Pléiade ou pas. Dans la conversation avec cette passionnée papillonne soudain l’idée que le monument à Romain Gary ne sera jamais achevé, infini «work in process». Savoir que ses manuscrits traînent encore de par le monde, voilà qui plairait à l’aventurier des lettres.

La Tribune de Genève, Gary superstar

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