Musicothérapie : les notes du bonheur

(A. Ruel Manseau – La Presse, 06/09/19) – Au sixième étage, tout au bout du corridor, le local exigu au plancher recouvert de moquette n’a rien à voir avec les bureaux voisins. À elle seule, cette pièce de 10 mètres carrés transporte les patients qui passent par des moments difficiles dans un autre univers qui, lui, les mène vers le chemin de la guérison, une note à la fois.

Dany Bouchard accueille Elinor avec un sourire bienveillant. « On chante quoi aujourd’hui?? », demande le musicothérapeute. « L’eau à la dérive », répond la patiente.

Dans le studio, Elinor enfile les écouteurs par-dessus la fleur qu’elle porte tous les jours sur sa tête. Elle ajuste le micro. Les installations, bien que modestes, ont un impact inversement proportionnel à leur taille sur les patients qui les utilisent. Aux premières notes, Elinor plonge dans ses émotions et chante. Sa souffrance. Sa délivrance. Son bonheur de savourer de nouveau cette vie qu’elle a voulu écourtée… jusqu’à ce que la musique la sauve.

« Quand on joue de la musique, c’est “ici, maintenant”. Tu es dans le moment présent, tu reconnectes avec ton corps et ça donne un break au hamster qui n’arrête jamais dans le cerveau », explique le musicothérapeute Dany Bouchard, qui travaille à temps partiel à l’unité des soins en santé mentale de l’Hôpital général de Montréal.

Le spécialiste admet avoir l’étiquette du « bon gars de l’unité » parce que, contrairement à ses collègues de l’équipe multidisciplinaire, il « ne prescrit pas de pilules et il ne travaille pas sur les bobos ». « J’ai une approche très humaniste. Je me concentre sur le positif. Je leur fais réaliser qu’il y a des choses qui vont bien », explique M. Bouchard, qui rencontre des patients internes et externes, tant en séance individuelle qu’en groupe, notamment grâce à la chorale MusiArt, qui existe depuis 20 ans.

La musique guérit
Un sourire contagieux, des yeux rieurs, une douceur attachante. Difficile d’imaginer Elinor Cohen déprimée au point de sérieusement vouloir en finir. Il y a quelques années, elle a pourtant été hospitalisée et prise en charge par l’unité des soins en santé mentale. Et elle a trouvé son salut dans les séances de musicothérapie et dans la chorale MusiArt, qui l’aide encore aujourd’hui, une fois par semaine, à « soulager ses grandes blessures intérieures ».

« Être hospitalisée, ça a été une des choses les plus difficiles de ma vie. C’est tellement intense. Souffrant », se souvient-elle, en tentant tant bien que mal de garder le sourire. « Mais quand j’avais une séance de musicothérapie, j’allais me reposer dans ma chambre et je pensais à quel point j’avais eu un beau moment. »

« La musique, ça guérit d’une façon vraiment particulière. On joue ou on écoute une chanson et on sent tout de suite dans notre cœur que c’est comme un baume qu’on met sur une blessure. »
Elinor Cohen, membre de la chorale MusiArt

Dany Bouchard confirme que la musique vient jouer sur le plan cognitif, émotionnel, psychique, physique. Sa pratique lui a permis d’observer que la souffrance refoulée s’extériorise souvent plus facilement avec la musique, preuve que la musicothérapie est un complément essentiel aux thérapies traditionnelles, estime-t-il.

« C’est comme si l’aspect du temps de la musique était un safe space [un espace sûr]. Ils sont capables de tolérer l’intensité de l’émotion le temps d’une chanson. La musique est un point de repère. Alors qu’en thérapie verbale, ils ont souvent peur que l’émotion les submerge. »

Des dons pour raisonner plus loin
Cet exutoire, le musicothérapeute aimerait avoir les moyens de l’offrir à un plus grand nombre de patients. La Fondation de l’Hôpital général de Montréal a ainsi mis en place la campagne #Thanks2Music (merci à la musique) pour soutenir le programme de musicothérapie, actuellement financé au minimum.

« Ce qu’on aimerait, ce qui urge, c’est d’offrir plus de séances en musicothérapie à travers l’unité. On aimerait aussi avoir de nouveaux instruments — on a des guitares dont le bois a craqué tellement c’est sec ici — et de l’équipement de nouvelle génération. On voudrait aussi ajouter des stations d’écoute de musique. Bref, on a plusieurs projets comme ça, et c’est grâce aux dons qu’on peut les réaliser. »

Des campagnes antérieures ont permis à M. Bouchard de créer un modeste studio d’enregistrement en 2018 — le premier du genre au Canada situé directement dans un centre hospitalier. La chorale MusiArt en est à son deuxième album, garni à 100 % des compositions des patients.

« J’aime utiliser la composition, c’est mon créneau, explique M. Bouchard. Souvent, les patients vont écrire des choses qu’ils n’ont jamais dites. »

À leurs paroles, M. Bouchard ajoute une mélodie qui leur plaît et, ensemble, ils enregistrent le morceau, qui se retrouvera dans le prochain spectacle de la chorale.

« J’ai une patiente… son mari avait le cancer et ne le lui avait pas dit jusqu’à ce qu’il soit sur son lit de mort. En musicothérapie, elle n’était même pas capable de chanter », raconte-t-il, en portant ses mains à sa gorge pour mimer l’étouffement. « Dans sa première chanson, elle a raconté son histoire. Et le processus de composition est comme venu boucler la boucle », se souvient celui qui accompagne des patients depuis 12 ans.

Sachant que la musique aide à réguler l’humeur et à connecter l’humain à ses émotions, il est doux de lire sur les pages du livret qui accompagne le dernier album de MusiArt tant de paroles d’espérance et de délivrance.

Quand la vie nous amène à souffrir
Il faut s’ouvrir, tout dire
Sentir l’espoir en nous rejaillir
Pour à nouveau grandir.

Extrait de la chanson Espoir, écrite par Elinor Cohen

« J’ai un patient, Michel, il écoute l’album tous les jours. Sans ça, c’est comme s’il manquait quelque chose à sa journée », raconte Dany. Tant de témoignages qui le motivent certainement à mettre un nombre incalculable d’heures de bénévolat pour finaliser des projets qui ne verraient pas le jour autrement.

A. Ruel Manseau – La Presse, Musicothérapie : les notes du bonheur

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